Pourquoi la cartographie des compétences ne suffit plus

Pendant longtemps, la cartographie des compétences a représenté une forme d’aboutissement pour les entreprises qui souhaitaient mieux connaître leur capital humain.

Identifier les métiers.

Décrire les compétences.

Évaluer les niveaux de maîtrise.

Repérer les écarts avec les besoins futurs.

 

Cette démarche a profondément changé la manière dont les organisations regardent leurs ressources humaines.

 

Elle a permis de mieux connaître les forces disponibles, les besoins à venir et les écarts à combler.

 

Mais le monde du travail a changé.

 

Les métiers évoluent plus rapidement. Certaines expertises deviennent rares. Les carrières s’allongent, les mobilités se multiplient et les départs peuvent désormais concerner simultanément plusieurs générations de collaborateurs.

 

Dans certains secteurs, il devient même difficile de retrouver sur le marché du travail les compétences qui ont été patiemment construites au sein de l’entreprise.

 

Dès lors, une question mérite d’être posée :

 

savoir où se trouvent les compétences suffit-il encore à garantir qu’elles seront là demain ?

 

Probablement pas.

 

Car une cartographie décrit une situation. Elle ne raconte pas nécessairement son évolution.

 

 

 

Une photographie ne raconte pas toute l’histoire

 

Une cartographie est, par nature, une photographie.

 

Elle permet de voir ce que l’entreprise possède à un moment donné.

 

Elle peut montrer qu’un métier est maîtrisé par vingt personnes, qu’une compétence est présente dans plusieurs équipes ou qu’un domaine d’expertise semble correctement couvert.

 

Mais elle ne montre pas toujours ce qui se joue derrière ces chiffres.

 

Elle peut, par exemple, faire apparaître une compétence comme largement représentée alors que son niveau réel de maîtrise repose principalement sur deux experts expérimentés.

 

Elle ne révèle pas forcément qu’un savoir-faire essentiel n’a pratiquement jamais été transmis.

 

Elle ne permet pas toujours de mesurer les conséquences d’un départ.

 

Et surtout, elle ne distingue pas nécessairement deux situations pourtant très différentes :

 

une compétence présente et une compétence réellement sécurisée.

 

C’est là que se situe l’une de ses limites.

 

La présence d’une compétence ne signifie pas nécessairement sa pérennité.

 

 

Le paradoxe de la compétence invisible

 

Il existe une difficulté plus profonde encore.

 

Plus une compétence est liée à l’expérience, plus elle peut devenir difficile à identifier précisément.

 

Un expert peut maîtriser une situation complexe sans être capable d’en décrire spontanément toutes les étapes.

 

Il sait.

 

Mais il ne sait pas toujours expliquer comment il sait.

 

Cette connaissance s’est construite au fil des années : par la pratique, l’observation, les erreurs, les situations exceptionnelles, les décisions prises dans l’urgence.

 

Une partie du savoir est inscrite dans les procédures.

 

Une autre est dans les personnes.

 

Et parfois, la plus précieuse est précisément celle qui n’est écrite nulle part.

 

Cela concerne de nombreux métiers : industrie, maintenance, artisanat, luxe, relation client, fonctions commerciales complexes ou activités nécessitant une connaissance intime de l’entreprise et de son environnement.

 

Une cartographie peut identifier le métier.

 

Elle ne révèle pas nécessairement tout le patrimoine de savoir-faire qui se trouve derrière.

 

 

 

Toutes les compétences ne présentent pas le même risque

 

C’est probablement le changement de regard le plus important.

 

Toutes les compétences n’ont pas la même valeur stratégique.

 

Certaines sont largement partagées.

 

Certaines sont facilement accessibles sur le marché.

 

Certaines sont parfaitement documentées.

 

Certaines peuvent être acquises rapidement.

 

Et puis il en existe d’autres qui cumulent plusieurs fragilités.

 

Elles sont rares.

 

Elles reposent sur quelques personnes seulement.

 

Elles nécessitent plusieurs années d’expérience.

 

Elles sont difficiles à formaliser.

 

Elles sont difficiles à recruter.

 

Et leur transmission n’a pas réellement commencé.

 

Dans ce cas, le sujet n’est plus seulement de savoir si la compétence existe.

 

Le sujet devient de savoir à quel point elle est exposée.

 

Cette distinction est essentielle.

 

Une compétence peut être critique pour l’entreprise et pourtant parfaitement sécurisée.

 

À l’inverse, une compétence peut sembler correctement couverte aujourd’hui et devenir extrêmement vulnérable demain.

 

 

 

Le temps change la nature du risque

 

Il existe une variable que les cartographies prennent encore rarement en compte : le temps.

 

Une compétence peut être aujourd’hui parfaitement disponible et devenir fragile dans deux ou trois ans.

 

Une entreprise peut disposer d’un expert reconnu sans disposer de son successeur.

 

Elle peut connaître la date probable d’un départ sans avoir commencé la transmission.

 

Elle peut même avoir identifié une personne susceptible de reprendre le flambeau, mais découvrir qu’il lui faudra plusieurs années pour atteindre le niveau de maîtrise nécessaire.

 

Car une compétence complexe ne se transmet pas nécessairement en quelques semaines.

 

Il faut observer.

 

Pratiquer.

 

Expérimenter.

 

Se tromper.

 

Recommencer.

 

Comprendre les situations qui ne figurent dans aucun manuel.

 

Acquérir progressivement ces réflexes qui, chez l’expert, sont devenus presque instinctifs.

 

Le temps n’est donc pas seulement une contrainte de la transmission. Il devient une dimension du risque.

 

Plus une entreprise attend, plus sa capacité à transmettre sereinement se réduit.

 

 

Lorsque le départ devient le point de départ

 

Pourtant, dans beaucoup d’organisations, la transmission commence encore lorsque le départ est annoncé.

 

On cherche alors un successeur.

 

On organise une passation.

 

On rédige des documents.

 

On programme quelques rendez-vous entre celui qui part et celui qui arrive.

 

Cette démarche peut être utile.

 

Mais elle intervient parfois lorsque l’essentiel du temps disponible a déjà disparu.

 

Un savoir-faire complexe ne se transmet pas uniquement par une succession de consignes.

 

Il se construit dans la durée.

 

Et certaines connaissances ne peuvent réellement être acquises qu’en partageant les situations professionnelles avec celui qui les maîtrise.

 

La transmission ne devrait donc pas commencer avec le départ.

 

Elle devrait commencer lorsque l’entreprise identifie qu’une compétence pourrait un jour devenir vulnérable.

 

Cette nuance change profondément la perspective.

 

 

 

Le véritable enjeu n’est plus seulement d’identifier

 

La question posée aux entreprises évolue donc.

 

Il ne s’agit plus seulement de savoir :

 

Quelles compétences avons-nous ?

 

Il faut également pouvoir se demander :

 

Lesquelles sont essentielles à notre activité ?

 

Lesquelles reposent sur trop peu de personnes ?

 

Lesquelles dépendent fortement de l’expérience ?

 

Lesquelles seraient difficiles à recruter ?

 

Lesquelles sont insuffisamment documentées ?

 

Lesquelles nécessiteraient plusieurs années pour être pleinement maîtrisées ?

 

Et surtout :

 

que se passerait-il si ceux qui les détiennent aujourd’hui disparaissaient demain de l’organisation ?

 

Ces questions dépassent progressivement le champ traditionnel de la gestion des compétences.

 

Elles touchent à la continuité de l’entreprise.

 

 

 

Du patrimoine de compétences au risque de perte

 

Pendant longtemps, les entreprises ont appris à protéger leurs actifs.

 

Leurs bâtiments.

 

Leurs équipements.

 

Leurs marques.

 

Leurs brevets.

 

Leurs systèmes d’information.

 

Les compétences, elles, ont souvent été considérées comme des ressources attachées aux personnes.

 

Cette distinction devient de moins en moins évidente.

 

Lorsqu’un savoir-faire est rare, difficile à acquérir et déterminant pour l’activité, sa disparition peut représenter une perte stratégique.

 

La différence est majeure :

 

un équipement peut généralement être remplacé.

 

Un savoir-faire construit en trente ans ne l’est pas nécessairement.

 

C’est pourquoi la compétence mérite désormais d’être regardée autrement.

 

Non plus seulement comme une ressource disponible.

 

Mais comme un patrimoine qu’il faut parfois préserver.

 

 


 

La transmission commence avant la transmission

 

Cette évolution conduit également à revoir notre manière de parler de transmission.

 

On pense souvent à la transmission comme à un dispositif : mentorat, tutorat, formation, documentation, communauté de pratique ou accompagnement par l’intelligence artificielle.

 

Mais ces dispositifs ne sont que des moyens.

 

Avant de choisir le moyen, il faut savoir ce qui doit réellement être transmis.

 

Et pourquoi.

 

Toutes les compétences ne nécessitent pas le même niveau d’attention.

 

Toutes ne présentent pas le même degré de vulnérabilité.

 

Toutes ne justifient pas le même investissement.

 

La véritable question devient alors celle de la priorité.

 

Quelles compétences l’entreprise doit-elle absolument sécuriser ?

 

Et surtout :

 

dispose-t-elle encore du temps nécessaire pour le faire ?

 

 


 

Une question que les entreprises devront apprendre à poser

 

La cartographie des compétences restera indispensable.

 

Elle constitue le socle de la connaissance du capital humain.

 

Mais elle ne peut plus, à elle seule, répondre à une question devenue stratégique :

 

quelles compétences l’entreprise peut-elle réellement se permettre de perdre ?

 

Cette question oblige à regarder autrement les experts, les savoir-faire rares, l’expérience accumulée et les départs à venir.

 

Elle oblige aussi à considérer la transmission non plus comme une conséquence du mouvement des effectifs, mais comme une composante de la continuité de l’entreprise.

 

Car une organisation peut toujours recruter.

 

Elle peut former.

 

Elle peut investir dans la technologie.

 

Mais certaines compétences ne se reconstruisent pas rapidement.

 

Certaines ne sont pas disponibles sur un marché.

 

Certaines ne peuvent être acquises qu’au contact de ceux qui les possèdent déjà.

 

Et certaines disparaissent silencieusement, sans apparaître dans aucun tableau de bord.

 

La question n’est donc plus seulement de savoir quelles compétences l’entreprise possède.

 

Elle est de savoir lesquelles elle doit commencer à préserver avant qu’il ne soit trop tard.

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